Il y a plusieurs années, un.e ami.e et moi avons créé un jeu, au nom pas super original de «jeu des nouvelles» (ouain, c’est pas fort j’en convient), qui consiste à se donner mutuellement trois contraintes à suivre, de n’importe quelle nature, dans le but d’écrire une nouvelle littéraire. Plus tard, j’y ai joué avec d’autres personnes. Voici donc ma plus récente création. Si vous voulez participer, laissez moi en commentaire trois contraintes et je vous répondrez avec les celles que je vous donne ainsi que mon adresse courriel. Je publierai (en vous donnant le crédit, bien évidemment, donc assurez vous de me donner au moins votre prénom ou un pseudonyme) les nouvelles qui me seront envoyées par e-mail dans le même article que la mienne.

p.s. : si quelqu’un a une meilleure idée pour nommer ce jeu, ce serait bien.

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CONTRAINTES :

  • bonne description des lieux
  • étrangeté
  • illusion

 

Il n’est pas de mon habitude de m’adresser à quelqu’un à-travers le récit, mais les écrits sont peut-être tout ce que j’ai de vrai; le reste m’ayant été sournoisement dérobé. Je ne m’appartiens plus, peut-être ne me suis-je jamais réellement appartenu. Je n’existe qu’à l’intérieur des mots que je rédige, voilà pourquoi j’ai décidé de les utiliser pour me dévoiler. Peut-être même y retrouverai-je une partie de moi-même, recroquevillée quelque part dans un cachot au fond de mon être frêle.

Je n’existe pas, dans la mesure où je n’ai pas d’identité qui me soit propre. Hors des mots, je ne suis pas qu’une parmi tant d’autres -ce serait bien trop facile; je suis un corps dépossédé de lui-même. Mes paroles ne sont pas les miennes, mes gestes sont mués d’un désir extérieur, un désir qui commande le miens. Je suis une série de mots enfermés dans un véhicule de chairs qu’ils ne conduisent pas, comme un programme informatique tenu à l’écart de ses fonctions par quelque virus malveillant.
Toutefois, la nature de mon mal, je la connais. Je la connais plus que je ne connais les mots qui me composent. Mon mal, je sais très bien quelles sont ses intentions, je le sais depuis qu’il s’est emparé de moi, depuis qu’il s’est faufilé en moi par une brèche que j’étais alors trop craintive pour sceller. Mon mal, il connaît mes mots, et il sait que le seul moyen de me garder fonctionnelle est en me les laissant.
Les mots sont tout ce qui me reste, ils sont tout ce qui me permet de garder une étincelle de moi-même quelque part dans ce que je donne l’illusion d’être. Cette mascarade, elle s’éternise depuis des années déjà. Depuis ce temps, mes mots ont fait place aux maux, et les lettres qui formaient mes ailes sont devenues des barreaux. Captive de moi-même à force de me laisser posséder, et pourtant je continue à me donner l’illusion qu’ils sont la clé de ma fuite.

Ce soir, ce sera différent. J’ai compris. J’ai compris que la brèche ainsi pénétrée avait fait s’écrouler tous les remparts et qu’il me serait désormais impossible de les ériger à nouveau, que j’avais appris à confondre ma prison pour un fort pour ne pas complètement perdre l’esprit. J’ai compris que ma liberté ne s’y retrouvera pas, qu’elle ne se retrouvera plus jamais en mes mots.
Ce soir, je vais abdiquer. J’ai compris que mon seul espoir de liberté résiderait en mon abandon complet. Jamais plus je ne reverrai qui j’étais, alors aussi bien devenir qui je suis, et cesser de jouer ce rôle aliénant.

J’ouvris les yeux pour contempler la pièce une dernière fois. Modeste, elle se composait de murs blafards d’un vert sale qui se voulait reposant, mais qui donnait plutôt la nausée à quiconque s’y attarderait trop longtemps. Sur l’un d’entre eux perçait une fenêtre étriquée qui ne laissait jamais entrer de soleil, car elle s’ouvrait sur une façade de briques : un autre immeuble était tout le paysage dont je pouvais m’abreuver. Parfois, je ne saurais dire si c’était pour passer le temps ou pour m’imaginer libre, je me contorsionnais suffisamment pour entrevoir une portion de ciel bleu, tout en haut. Un minuscule coin d’air et d’infini dans lequel je m’imaginais plonger.
Puis il y avait cette horrible coiffeuse qui était l’élément central de la décoration, beaucoup trop ornée d’entrelacs et de détails en contrefaçon, supposée représenter une luxure quelconque, alors qu’elle ne faisait que percer l’illusion dont de toute façon personne ne se berçait. Pour moi, elle était le symbole ultime de mes chaînes. Tous les soirs, je m’y asseyais pour contempler mon reflet qui m’envoyait un regard vide. Pour contempler un reflet qui n’était pas le miens. Je regardais cette jeune femme et elle me regardait elle aussi. Nous nous détaillions mutuellement. Dans un autre contexte, elle aurait pu être jolie, avec ses hautes pommettes encadrées de longues boucles noires. Une beauté banale, pas du genre que l’on remarque de loin, mais celui dont on se souvient après une soirée à regarder ses yeux rires. Ces yeux qui auraient pu attirer l’attention si leur gris n’était pas devenu aussi terne.
Le lit se partageait le dévolu de ma haine avec l’autre meuble. Tous les soirs, je m’y couchais pour oublier, pour oublier qui j’étais et pour oublier les mots. Tous les soirs, le lit me possédait alors que je fermais les yeux et que je devenais quelqu’un d’autre. Je ne pouvais aller nulle part, sauf au fond de moi-même, où je me recroquevillais pour attendre que ça passe.
Finalement, à droite de la coiffeuse se trouvait une garde-robe, mais elle n’était plus accessible depuis… je ne saurais dire combien de temps. À mon arrivée ici, j’étais très ingénieuse dans les projets d’évasions, et je m’y étais déjà caché pour m’enfuir dès l’ouverture de la porte. Mon mal l’a alors placardée, la rendant inaccessible. De toute façon, je ne possédais rien que je puisse y ranger.
Tout ça m’amène à la porte.
Elle ne s’ouvrait jamais, sauf pour me tuer un peu plus. Chaque fois que ses gonds grinçaient et qu’un filet de lumière pénétrait dans la pièce, je fermais les yeux. J’étais alors couchée au centre de mon lit, et je devenais quelqu’un d’autre. J’oubliais pour ne pas mémoriser. La porte toujours s’ouvrait pour se refermer sur moi, pour m’avaler dans les ténèbres de mes mots. Dans la profondeur d’un être possédé, ne m’appartenant plus et qui n’existait pas en d’autre moment que celui-ci.

Mais dès ce soir tout va changer. Dès ce soir, je vais m’abandonner. C’est mourir, ou vivre à moitié. Justement, voilà que la clé s’enfonçait dans le verrou, de l’autre côté de cette fichue porte. Je m’assis sur le lit, me forçant à sourire. C’est le moment des adieux. Voilà qu’entre déjà, tout pressé de venir me prendre, mon dernier client.
Je n’existe plus.

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